Nouvelle Aïcha
par Mélanie Maroutian

  • La nouvelle "Aïcha" : « Prix du plus beau texte littéraire 2007 » dans la Revue Littéraire et Picturale « Les Amis de Thalie », Limoges, Octobre 2007.
  • La nouvelle Aïcha de l'auteur Mélanie Maroutian paraîtra dans Désirs d'encre, anthologie littéraire annuelle de la revue littéraire et picturale Les Amis de Thalie. La sortie de l'ouvrage est prévue pour l'automne 2007, très certainement courant octobre.

Les Amis de Thalie

Espace d’Expression Artistique
Présidence: Nathalie Lescop-Boeswillwald

Prix de la Presse Poétique 1998
décerné par la Société des Poètes Français

12 rue Beausoleil 87100 Limoges. France
  • Sur le thème respect (envers les différences culturelles, appartenance religieuse, etc.), l’UR (Swedish Educational Broadcasting Company TV Radio, WEB) avait demandé en 2006 à Mélanie Maroutian, d’écrire une nouvelle qui illustrerait cet esprit de tolérance envers l’Autre. L’UR prévoyait sa mise en ondes comme méthode pédagogique pour renforcer l’intervention des instituteurs, pédagogues et enseignants à l’aide de films, media, drame, etc.

  • Aïcha est une fiction bâtie autour du livre « Marginales en terre d’Islam ». Dalenda Larguèche et Abdelhamid Larguèche co-auteurs de ce livre, sont tous deux historiens. Ils enseignent à l’Université de Tunis.

Aïcha

Elle s’appelle Aïcha,
Comme la « Grande dame de Tunis » ou Saïda El Manoubia, son personnage fétiche.
Qui était donc son égérie ? Une femme, qui décida de tordre le cou aux clichés et aux formules ready-made, bien avant même que ces expressions ne fassent sens dans l’imaginaire collectif d’une société traditionnelle aux règles immuables. Ladite dame intrigue, dérange et captive, pour finir par s’imposer comme modèle de sainteté à la société du XIIIe siècle, dans lequel se déroula sa vie et s’accomplit sa vocation spirituelle et mystique.

_____ Elle s’appelle Aïcha,
_____ comme la Sainte vénérée, née quelques plus de sept siècles avant, et dont elle avait entendu conter l’histoire. Ce sont des souvenirs de cette sorte qui nourrirent son imagination. Les livres ? Proscrits, par manque de moyens. L’école ? Mirage lointain – comme pour tous ceux dont l’existence ne conduit qu’à l’impasse de la pauvreté, souvent accouplée à l’analphabétisme. Au fil des journées qui patinaient sur la même pente miséreuse, s’égrenaient des mots. Peindre en mots - sa grand-mère aveugle en possédait l’art ! - mettait de la couleur dans son quotidien et faisait passer le temps. Dans l’indigence intellectuelle d’où les écrits étaient bannis par la force des choses, s’infiltrera un flux de paroles et d’images par la transmission orale.
_____ Aïcha put ainsi acquérir un ensemble de connaissances se rapportant à un culte par le canal de son aïeule. Celle-ci lui en relatait les pratiques et brossait le portrait du personnage vénéré. - « Les femmes se rendaient nombreuses aux cérémonies des lundis et vendredis ; elles imploraient dans leur infortune l’intercession de Lalla(*1) Manoubia, pour guérir une stérilité, rétablir la santé d’un enfant ou secourir une victime... Les offrandes présentées en signe de reconnaissance assuraient des moments d’abondance dans un milieu de misère et de disette. Les plats de couscous, la viande des sacrifices et l’huile permettaient à tout un monde de survivre, à commencer par le groupe des fidèles jusqu’aux miséreuses conviées charitablement. Les fêtes organisées en son honneur ? Un rituel où s’emmêlaient odeurs d’encens et de benjoins versés dans les braseros... »
___-_ As-tu fait un pèlerinage au Zaouia(*2), Grand-mère ?
___-_ Non, ma fille, c’était trop loin de chez nous... mais les pèlerins, ou ceux parmi les voyageurs qui les avaient rencontrés, attestaient de ses miracles.
___-_ Et toi ? L’as-tu implorée... ?
___-_ Si je l’ai implorée ? Ta naissance en est bien la preuve... Tu sais bien qu’Allah ne m’avait donné que cinq garçons. Mon cœur gardait dans ses plis le poids de la tristesse de n’avoir pas pu mettre au monde une fille. Mais après le mariage de ton père et lorsque ta mère est tombée enceinte, je priais Al-Saïda El Manoubia nuit et jour, pour qu’elle m’envoie une fille. C’est pas pour rien que tu portes son nom... Que son nom soit béni !...
___-_ Grand-mère, raconte-moi comment t’es venue au Maroc ?
___-_ C’était une année de sécheresse particulièrement dure et qui annonçait la famine. La disette nous délogea. Des tribus entières furent contraintes de tout abandonner et de marcher jusqu’aux lisières côtières qu’on disait prospères... Nous, on continua... Mon grand oncle nous emmena jusqu’à la région de Casablanca. De vieilles connaissances à lui s’y étaient installées depuis très longtemps...

_____ Elle aspire bruyamment une gorgée de thé à la menthe. Devenue aveugle à la suite d’une maladie à l’approche de ses vieux jours, Mounira cherche en sa mémoire foisonnante le souvenir de sa Tunisie natale. Elle se rappelle. Dans son enfance, à part la pauvreté, primaient les légendes. Chantées ou racontées, celles-ci étaient véhiculées d’une région à une autre, à pas cadencés d’ânes et de mulets sur les routes non asphaltées. Contes et chansons populaires se transmettaient de génération en génération et traversaient les frontières à dos de dromadaires qui transportaient hommes et marchandises, à travers le désert. Vivace le passé ! Légué, de siècle en siècle, de bouche à oreille.
_____ Derrière ses yeux éteints, sa grand-mère cherchait à restituer ses impressions d’autrefois. De toute la puissance de sa volonté, elle épiait les images d’un lointain passé. Des moments troubles de son enfance remontaient de sa mémoire meurtrie – images diffuses d’une enfance mutilée, arrachée à sa terre, coupée de sa patrie et de ses racines. Mounira recomposait le temps perdu, tissant moments et lieux. Le lieu de sa naissance ? Quelque part dans la région désertique de la Tunisie , aux confins des sables brûlants - l’oasis n’est pas loin ! - une poignée d’habitations en terre battue, façonnées à la main et érigées autour d’un puits. En cet espace dénué de matérialité, l’imaginaire consolait par sa fécondité. Pour échapper au vertige de la fatalité, une légion de récits, en langage imagé, apportaient une note de fraîcheur aux journées incendiées par un soleil sans pitié. Voyageurs faisant halte, peuple de fidèles de retour d’un pèlerinage délivraient leurs descriptions. A l’ombre des palmiers doums, ils témoignaient de faits marquants les lieux géographiques inconnus des contrées éloignées. Lalla Manoubia et « Tunis la Blanche  », « Tunis la Blanche  » et Lalla Manoubia resteront à jamais réunis dans son imagination. Le sanctuaire dédié à la Sainte , avec sa qubba(*3)d’une blancheur immaculée surplombe la colline qui porte son nom et protège de sa bénédiction la ville. Combien de fois n’avait-elle pas ouï vanter l’architecture de l’édifice ? Décrire la vie de la Sainte et les miracles qu’on lui attribue ? «Dieu m’est témoin, dit-elle, Dieu m’est témoin, tout ce que je te raconte sur Lalla Manoubia, je l’ai entendu des dizaines et des dizaines de fois... »...

_____ … Le personnage forge sa propre histoire : profil de femelle impossible à imaginer dans la vieille société maghrébine. Quel défi pouvait être plus grand, plus éloquent, que l’insoumission d’une femme aux dogmes et à la normalité voici plus de sept siècles ? Aïcha de Manoubia soulève de méchants vents qui soufflent dans les lignes de conduite préétablies et immuables ! L’insurrection vis-à-vis de l’image de la femme passive et soumise représente un contre-modèle au statut figé de l’individu. D’abord, elle se révolte contre son père qui avait décidé de la marier à son cousin, espérant ainsi mettre fin aux excentricités d’une adolescente de douze ans - dont la beauté longuement chantée en prose dans sa biographie - attirait sur elle la convoitise des hommes. Non seulement Aïcha de Manoubia oppose un refus à son père, mais elle tue son prétendant, ainsi que l’affirme la légende. Après son départ précipité de la maison paternelle, elle se retire sur les hauteurs d’une colline, mais ne mène pas une vie inactive. Elle choisit de travailler, rompant avec l’image de l’éternel féminin entretenu. De plus, en érigeant le célibat en modèle de vie, elle s’affranchit également de la pression sociale exercée sur la gent féminine en général. La figure féminine traditionnelle n’avait d’autre issue que la sujétion. Le père, le frère, le mari, le cousin proche ou même lointain constituent le cercle de violence tribale légitime et légitimé en cas d’insubordination de la mère, fille ou épouse. Elle, par contre, saura préserver son intimité : elle ne permet de la partager qu’aux hommes qu’elle-même choisit.
_____ La Sainte révoltée consacre alors sa vie à méditer la passion de Dieu tantôt seule, tantôt en compagnie d’un fidèle préféré. Pourtant, ses plaisirs charnels ne lui font pas négliger sa mission première : voler au secours des faibles, nourrir les nécessiteux, aimer les « mal-aimés ».

*

_____ Nous voici donc en 1993 face à une jeune personne au teint pâle, un peu trop maigre pour ses treize ans. Dans son visage aux traits réguliers, seuls ses yeux que démange le feu intérieur trahissent la volonté farouche qui l’anime. Encore hier, elle s’agenouillait devant sa grand-mère en lui tournant le dos, pour qu’elle lui tresse ses cheveux qui cascadent jusqu’au creux des reins. Et puis... Oh, comme tout cela se passa vite ! Grand-mère Mounira mourut. Elle n’eut pas le temps de s’habituer à son chagrin que son père lui annonçait vouloir la donner en mariage. Il a sous la main un prétendant, pécuniairement un peu mieux loti que lui-même. Elle lui oppose un refus, imitant en cela son idole quelques siècles auparavant, mais à l’encontre de celle-ci, elle se garde bien de tuer son futur mari. La petite Aïcha sait pertinemment, ne pas posséder les pouvoirs mystiques de la sainte tant admirée. Pourtant, cette première révolte est significative. Désobéissance. Rébellion. Où a-t-on vu ça dans son milieu ? Une légende, oui, une légende en parle, mais à part ça ? On ne s’insurge pas quand on est pauvre et illettrée. Coups, punitions, menaces, rien n’y fait ! De nuit, elle s’enfuie.

_____ La voilà. Elle se faufile entre les voitures, en file devant les feux de stationnement. Il faut absolument qu’elle arrive à vendre toutes les serviettes. Dans deux jours, c’est le Ramadan ; les gens ont besoin de serviettes en papier, et elle, d’argent. Il faut qu’elle puisse payer sa dette et se procurer d’autres marchandises à vendre.

_____ La petite Aïcha essaie de se rendre digne de celle à qui elle veut ressembler à tout prix.
_____ A Rabat, elle résiste à la prostitution. Elle rôde autour de la mosquée. Elle demande à parler au cheikh. Un saint homme Hadj Abou Bakr ! Elle se jette à ses pieds, demande son aide. Celui-ci la prend en pitié ; il la recommande à deux-trois familles de ses connaissances, des gens vertueux qui craignent Dieu et ont besoin d’une aide-ménagère. Le reste du temps, son service effectué, elle écoule dans la journée journaux, chicklets, billets de loteries ou mouchoirs en papier. Au soir, elle regagne une case abandonnée, presque en ruines au milieu d’un champ à l’orée de la ville.
_____ Dans cette paillote, étendue sur une natte qui couvre le sol, le regard perdu dans l’obscurité, elle rêve. Dans ses yeux défilent des caractères écrits qu’elle ne peut déchiffrer. Des lettres en arabesque entament une danse reproduisant la calligraphie qui orne les murs de la mosquée. Leurs motifs entrelacés sont encore plus fins que les pièces d’orfèvreries en filigranes qui luisent dans les vitrines des bijoutiers dans la Médina. De l’or, elle n’en a cure, ce qu’elle veut, c’est lire et écrire. N’est-ce pas recevoir la vue, la lumière, que d’apprendre l’alphabet et pouvoir déchiffrer l’écriture ? Et surtout, elle meurt d’envie de lire dans le texte la biographie de sa Sainte adorée. Qu’à cela ne tienne ! Elle parle de son désir à Hadj Abou Bakr. Oui, il existe des cours pour la lecture coranique. Pour les filles, enseignée par une femme.
_____ Tous les vendredis, après la prière, Aïcha est assise dans la classe de Hadjieh. Mue par sa passion, Aïcha fait des progrès. Elle dépasse vite ses lectures hésitantes ; d’illettrée, elle pénètre dans le temple des sages. Elle apprend si bien à lire et écrire, qu’elle enseigne à son tour. Ses élèves ? Les gosses des bas-quartiers. Non ! Ils ne peuvent pas continuer à tendre la main, à mendier. Aïcha se dévoue encore plus : elle sauve certains de la drogue ; ne sont pas rares ceux qui reprennent espoir dans la vie, et coûte que coûte, continuent à se cultiver.

_____ A force de trimer, elle réussit à mettre de l’argent de côté. Elle visitera le sanctuaire de Saïda El Manoubia à « Tunis la Blanche  ». Ainsi, elle réalisera son rêve en même temps que celui de sa grand-mère défunte qui, de son vivant, n’avait jamais pu s’y rendre. Cependant, six ans de galère ne lui ont pas permis de constituer la somme suffisante pour effectuer le voyage. Mais bientôt, l’occasion se présente. Miraculeuse. Cadeau que seule la vie peut faire aux coeurs courageux, aux âmes vertueuses.
_____ Elle apprend par ses maîtres, que de vagues connaissances à eux se préparent à se rendre en pèlerinage à Tunis. Ils visiteront le temple pour y accomplir une wa’da(*4), tout confiants en les pouvoirs miraculeux de Saïda El Manoubia, dont ils implorent l’intercession pour la guérison de leur fille paralytique de sept ans.
_____ Aïcha change d’employeurs et réussit à se faire engager par la famille de la paralytique. L’état de santé de la petite fille nécessite des soins constants et l’itinéraire en voiture, malgré les relais, se révèle fort fatigant. Toute la journée à sa charge ! Non seulement elle s’en occupe, mais elle l’amuse, lui lit des fables ; et le soir, elle est couchée près d’elle.
_____ Après la cérémonie, les offrandes, et malgré l’attachement qu’elle porte à l’enfant, Aïcha décide... Qui pourrait lui interdire de passer quelques semaines, voire quelques mois, dans cette ville ? Elle sent confusément qu’il y a quelque chose qui la retient à Tunis. Elle invente une histoire et fait part à la famille de sa résolution : elle ne retournera pas avec eux au Maroc.
_____ La foudre tombée à leurs pieds ne leur aurait pas fait cet effet ! Dans quoi on s’est embarqué en emmenant cette cinglée avec nous ? Aïcha est accusée de frivolité... les mots « inconstante », « mahboula »(*5) reviennent souvent envenimer leurs éclats... « T’es folle ou quoi pour nous faire ça ! »... « Il faut respecter ses engagements... tu ne sais pas qu’on tient parole ? »... A la fin, c’est eux qui l’éjectent, sans solde, sans redevance « Ça y est, on en a terminé avec la malboula. Qu’elle aille en enfer ! »...

_____ Désespérée, Aïcha va par les rues. Sur sa tête le voile blanc qui avait appartenu à sa grand-mère – relique qu’elle avait gardée à l’insu des siens, se l’étant subrepticement appropriée lors du décès de son aïeule. Ses pas la dirigent vers le seul endroit qu’elle connaît en cette ville étrangère. «  Mon Dieu, pourvu que ! », prie-t-elle, avec ferveur... Quelle chance ! La gardienne du sanctuaire est là. D’un pas hésitant, elle s’approche d’elle... L’autre, ayant été grassement rétribuée lors de la distribution des offrandes (selon la coutume), par la famille de l’enfant paralytique, la reconnaît « Tiens, t’es pas celle ?... »... Si, si, et Aïcha lui expose sa mésaventure et lui demande où peut-elle trouver du travail. La gardienne, après lui avoir donné de quoi se restaurer, conseille d’aller au dispensaire de la Santé Publique. Ils cherchent souvent du personnel.
_____ Effectivement, la bonne femme ne s’était pas trompée.
_____ Un nouvel épisode s’ouvre alors dans sa vie. Laborieux, comme ceux qui l’ont précédé. Elle retrousse ses manches et fait face avec autant de courage qu’elle en avait apporté pour traverser les autres. Le travail ne manque pas au dispensaire : nettoyage, lavage, courir de là à là ; cela n’arrête pas... donner un coup de main pour ci et ça, à un vieillard indigent ou à une personne âgée venue se faire soigner et qui a du mal à se débrouiller toute seule.
_____ Un jour, une des patientes, Khalé(*6) Halimeh (il lui semblait l’avoir souvent rencontrée dans les couloirs)-, s’adresse à elle : « Sais-tu lire ? ». Ayant reçu affirmation à la question posée, la vieille femme cherche des yeux et repère un coin, un peu à l’écart du va-et-vient incessant. Le banc de pierre qui longe le mur au bout du couloir étant en partie inoccupé, elle invite Aïcha à la suivre. De sa démarche lente, elle avance péniblement. Elle boite, basculant tantôt à gauche, tantôt à droite ; elle se porte en avant sur ses jambes arquées presque courbée en deux, sa bosse la tassait. « Assieds-toi », prononce-t-elle, le souffle court, se laissant choir et portant la main à la hauteur de son cœur : « je me sens fatiguée aujourd’hui »... « Ça finira par me tuer... je le sais, ça finira par me tuer »... Elle cherche fébrilement dans la poche de son tablier, en tire une enveloppe qu’elle lui tend. – « C’est de ma fille, commente-t-elle, lis-moic e qu’elle dit »
_____ Aïcha lui en fait le compte-rendu. A part les nouvelles de son quotidien brossé par larges traits, Hosnieh s’enquérait de l’état de santé de sa mère. Elle la priait de se rendre instamment auprès de « Nissa Salihat »(*7) pour leur demander de lui faire parvenir des livres. Une liste avec les titres d’ouvrages juridiques y était joint...  « Hosnieh, ma fille, la prunelle de mes yeux... maudit soit le jour où elle se maria... maudit soit le jour où il porta son regard sur elle... ce criminel... Ah ! il a détruit sa vie ! » Khalé Halimeh essuyait du revers de la main des larmes qui ruisselaient.
_____ Ce fut alors qu’Aïcha apprit toute l’histoire.

_____ Hosnieh purgeait une peine à la prison des femmes. Depuis huit ans.
_____ Comment en était-elle arrivée là ?
_____ Il faut se représenter une jeune beauté pleine comme la lune, allant vers ses dix-sept ans. Des prétendants ? A la pelle ! Même en classe terminale où elle venait de décrocher son bac, on n’aurait pas trouvé un étudiant qui ne rêvât d’unir sa vie à la sienne... En un mot, elle aurait pu choisir plus beau, mieux loti que ce vaurien... Allez donc savoir pourquoi le Kadar(*8) ne la destina qu’à ce ténébreux !... - « Il allait l’attendre à la sortie de l’école... des billets, des lettres qu’il lui écrivait... il la poursuivait... si bien que lorsque ses parents vinrent demander la main de Hosnieh à son père, celui-ci l’accorda... Tu comprends, c’étaient des proches parents à mon mari... moi, je n’étais pas enchantée, mais qui m’a demandé mon avis ?... Pendant les fiançailles, il la couvrit de cadeaux, son regard brûlant la suivait partout... c’est après qu’il a commencé à la rosser... Jaloux, hargneux, il entrait en colère pour un oui et pour un non, une raclée par-ci, des coups par-là... les marques bleues mettaient parfois des semaines à disparaître... Pourtant, il savait qu’elle était enceinte ; ce n’est pas pour autant qu’il cessât de la rouer de coups. Et la dernière fois, oh ! ce fut affreux. Elle baignait dans son sang par terre, qu’il continuait à lui donner des coups de pied... Elle se saisit de la première chose à portée de sa main... elle lui envoya le mortier à la tête »... 
_____ Environ vingt minutes s’étaient écoulées que Khalé Halimeh continuait à parler... Des flots de larmes marquaient des temps d’arrêt, permettant aux mots de traverser les limites ultimes de la souffrance. Aïcha l’écoutait, sans l’interrompre. D’ailleurs, qu’aurait-elle pu dire ? Pauvre Hosnieh, pensait-elle, elle a osé se défendre contre la violence d’un homme, et voilà dans quel pétrin cette histoire cauchemardesque l’a fourrée.
_____ ...« C’était un cas de légitime défense, reprenait Khalé Halimeh. Tout le monde te le dira. Mais un autre jugement lui tomba dessus ; on l’accusa de meurtre. Le père et les frères de son mari s’achetèrent le meilleur avocat de la ville... si bien que lorsqu’elle se releva de sa fausse-couche, où elle faillit laisser sa vie, on la reconduisit directement de l’hôpital pour l’incarcérer », « Oh, ma fille, ma fille, comme elle me manque ! Elle aime le couscous au poisson... j’aurais tant voulu le préparer...

___-_ Khalé Halimeh, si vous le préparez, je le lui porterai moi-même. Et si vous me donnez l’adresse de l’association Al Nissa Salihat, j’irai me procurer ses bouquins...
___-_ Que Dieu te protège ! Vraiment ? Tu pourrais ?
___-_ Bien sûr ! Maintenant, il faut que vous rentriez chez vous vous reposer. Ne vous faites pas de souci. Demain, je prendrai une journée de libre et je viendrai vous aider.

_____ A la prison des femmes, Aïcha a la surprise de découvrir un profil de femme étonnant. Le visage ouvert de Hosnieh, son regard d’une mobilité extraordinaire exprimait non seulement de l’intelligence, mais un sens de l’observation et une perception toute en finesse. Une force tranquille se dégageait de sa physionomie. Sa détermination lui avait permis de s’élever au-dessus des contingences ; sa volonté ramassée et la robustesse de son âme l’avaient aidée à investir le futur et ignorer délibérément le présent. Son emprisonnement ? Elle y voit une seconde chance. Lentement, elle prend sa vie en main. Elle utilise son temps au mieux. Avec obstination, avec énergie, elle se fixe un but. Elle vise haut. Comme un tireur assurant sa visée, elle possède la certitude d’atteindre la cible du moment, comme celle de demain, de même que toutes celles qu’elle se fixait. C’est ainsi qu’elle entreprend et termine des études de droit, se spécialise en criminologie. Elle bûche ferme, par correspondance. Et elle ira jusqu’au bout. C’est décidé ! Elle déposera une demande pour la réouverture de son dossier. Elle sera aidée en cela par les avocates de Al Nissa Salihat. Elle en a reçu l’assurance – et s’il le faut, il n’est pas exclu d’envisager de faire appel à des criminologues vedettes de l’étranger. Il y en aurait bien qui voudraient reprendre son cas et la défendre.
_____ Aïcha la trouve remarquable, et ne le lui cache pas. Leur conversation prend vite un tour cordial. Pleine de charme, chaudement éclairée par les si merveilleux sourires de Hosnieh, qui semble lui vouer un vif intérêt. Le lieu de leur rencontre, le monde carcéral lugubre revêt une dimension humaine. Ainsi prenait forme un lien des plus épanouissants : une amitié réelle, si propice aux confidences et à l’enrichissement mutuel. - « Il y a tant à faire ! Le temps me manque, crois-tu ? Je me perfectionne en anglais ; plein de bouquins que je dévore en français... j’enseigne à lire et écrire aux prisonnières...
___-_ Quoi ? peut-on enseigner... ?
___-_ Dieu soit loué ! Oui ! C’est une si grande consolation pour ces femmes qui ...
___-_ J’aurais tant voulu moi aussi...
___-_ Qu’est-ce qui t’en empêcherait ? Je pourrai en toucher un mot à la surveillante qui m’estime bien... c’est une si belle action...
___-_
Ça ne devrait pas être impossible de me libérer quelques heures par semaine.
___-_ Tu devrais aller voir Al Nissa Salihat... elles pourront t’aider pécuniairement... va leur parler... elles sont bonnes et compétentes.
_____ Aïcha étend ses activités à la prison des femmes. Elle propose à celles qui le désirent de leur enseigner à lire et écrire. De ses visites à Hosnieh, de leurs discussions, un désir grandissait dans son cœur. Aïcha fait part à Hosnieh qu’elle souhaiterait parfaire son éducation. Entre-temps, l’association lui avait procuré un autre travail moins fatigant et mieux rémunéré.
_____ Aïcha s’inscrit en cours de droit à l’université. En plus, elle veut apprendre le français.
_____ Elle s’y jette à corps perdu. Elle réussit ses examens brillamment.
_____ Cependant, à la fin de la troisième année...

_____
… Aïcha rencontre un jeune français, venu passer un semestre à l’université de Tunis dans le cadre des échanges entre unités. Éric, dont la tante vit à Tunis, combine l’utile à l’agréable.
_____ Apparemment, rien ne prédestinait Éric à rencontrer Aïcha. Mais cela arrive ; ils tombent amoureux. Sa tante ne voulant pas être cause de brouille dans la famille, informe sa sœur, la mère d’Éric, de la tournure que prennent les événements. De son côté, Éric a obtenu la prolongation d’un semestre de plus à l’université de Tunis. Mais la lettre qu’il reçoit de ses parents est explicite : à la fin de ce semestre, il est prié de rentrer à Montpelier où ils résident ou alors... on lui coupe les vivres.

_____ C’est dans le déchirement qu’ils se font des adieux. « Ce n’est qu’un au-revoir », ils vont s’écrire, se téléphoner. Aïcha promet : oui, oui, j’irai te rendre visite en été. Ce serait la première fois qu’elle foulerait le sol de la douce France. Mais d’ici-là, il y a les cours, la langue française qu’elle continue à apprendre assidûment, et surtout... il y a le procès de Hosnieh qui vient d’être repris...



*1) Lalla : titre de supériorité hiérarchique

* 2) Zaouïa : édifice voué au culte : sanctuaire de la sainte.

* 3) Qubba : coupole

* 4) Wa’da : offrande accompagnant un vœu implorant la Sainte.

* 5) Mahboula : idiote, folle.

* 6) Khalé : Tante. Idiome utilisé également pour marquer du respect eu égard l’âge d’une vieille femme, sans qu’il n’y ait aucun lien de parenté ou de famille avec la personne.

* 7) Nissa Salihat : femmes réputées de bonnes mœurs. Ici : Nom d’une association de femmes socialement actives, et qui œuvraient pour leurs congénères.

* 8) Kadar : Destin.