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La révolution rouge d'octobre
éclatée à Petrograd, se répandit dans diverses régions du vaste empire
russe.
Etant dorénavant coupée du gouvernement central, la Transcaucasie
était liée à elle-même. Les trois gouvernements de la Transcaucasie
se réunirent pour former le commissariat de Transcaucasie.
Dès avant la Révolution d'octobre, les Arméniens (de Turquie et de
Russie) avaient tenu chacun leur congrès et avaient élu leur conseil
national (le conseil des Arméniens de Turquie s'appelait Conseil des
Arméniens occidentaux). Les Géorgiens et les Tatars avaient également
leurs organes directeurs. Ces conseils étaient chargés du règlement
des problèmes intérieurs du pays, et du rétablissement des relations
avec le gouvernement provisoire de Russie. Après la Révolution d'Octobre,
les nations la Transcaucasie avaient besoin d'une vie et d'activités
semi étatiques.
Le résultat de ce besoin fut le Commissariat de Transcaucasie assorti
de la diète. Mais ce n'était pas le rapprochement des conseils nationaux
qui donna naissance à ces organes, mais la convergence des courants
politiques de Transcaucasie.
Les courants dominants au commissariat et à la diète étaient le Parti
révolutionnaire arménien des dachnaks, la social-démocratie géorgienne
et le Parti moussavatiste des Tatars.
A cette époque les Russes conservaient encore leurs positions et ils
entrèrent dans le Commissariat non pas comme représentants de tel
ou tel courant, mais comme ceux de la nation russe.
La Transcaucasie s'adonna, comme je l'ai dit à des activités semi
étatiques. Nous câblâmes à Andranik de se rendre immédiatement à Tiflis,
mais ne reçûmes aucune réponse.
On se demandait avec inquiétude ce qui était arrivé au général. Nous
télégraphiâmes à un ami d'Armavir pour lui demander de contacter le
général à Rostov ou à Minvody, et lui demander de se rendre immédiatement
à Tiflis. L'ambassadeur nous demandait de tenir le général au courant.
Mais nous étions sans nouvelles du général.
Enfin Andranik que nous comptions voir arriver par voie maritime,
regagna Tiflis via Bakou.
Ma première question, quand j'allai le trouver un quart d'heure après
son arrivée, fut :
- Pourquoi ce retard, mon général?
- Ma résidence à Rostov était investie, répondit-il en souriant.
- Ce n'est pas le moment de plaisanter, mon général, fis-je remarquer.
- Mais je ne plaisante pas, les cosaques m'avaient pris pour un leader
bolchevik, et avaient assiégé ma maison pendant trois jours.
- Et puis?
- Puis, je suis quand même parvenu à me libérer... Il se tut. Mais
comme j'insistais, il poursuivit :
- A la nuit tombée je remarquai que ma maison était assiégée.
Des mitrailleurs avaient pris position sur les toits des maisons environnantes.
C'étaient des cosaques convaincus qu'ils cernaient la maison d'un
bolchevik. Nous étions cinq personnes armées dans la maison. Nous
nous retranchâmes prêts à nous battre, tout en essayant d'établir
une communication téléphonique avec nos amis de l'extérieur afin de
leur demander de trouver un moyen d'intercéder auprès des assiégeants.
Ce ne fut qu'après trois jours que nous pûmes avoir le général anglais
Shaw au téléphone et lui faire comprendre notre situation.
- Je vous ferai libérer tout de suite, nous promit le général Shaw.
Andranik décrivait avec tant de feu le danger réel qu'il avait couru,
que j'avais l'impression qu'il me faisait le récit d'une de ses batailles
inégales de Sassoun.
- Enfin, reprit Andranik, quelques cosaques qui me connaissaient vinrent
s'assurer de mon identité, m'embrassèrent et me firent sortir sous
les hourras et les hosannahs. Puis les cosaques me donnèrent dix hommes
pour m'accompagner jusqu'à Tiflis, mais je les renvoyai après Gandzak.
Andranik arriva à Tiflis quand le front caucasien se désagrégeait
déjà.
L'ARMEE ABANDONNE LE FRONT
Profitant de mes notes, je citerai, ici, certains passages du discours
de M. Archak Djémalian, concernant l'histoire de l'effondrement du
front caucasien. M. Archak Djémalian était un des délégués envoyés
à Erzinçan, afin de mener des négociations d'un cessez-le-feu
avec les Ottomans. A son retour, M. Djémalian fut invité à la conférence
des Arméniens de Turquie pour décrire la situation au front.
- Au début, les Turcs étaient accommodants et désireux de conclure
un cessez-le-feu. Mais bientôt ils profitèrent de la démoralisation
de nos troupes qui, pendant que nous tâchions d'amener les Turcs à
nous faire des concessions, désertaient le front et se dirigeaient
vers Erzinçan, et scandant: "Rentrons dans nos foyers". Il
n'y a plus un seul soldat russe au front, poursuivit Djémalian, nous
ne devons plus compter que sur nous-mêmes, mais la mentalité de "rentrer
au foyer" a gagné aussi les tirailleurs arméniens.
Déjà plusieurs soldats arméniens avaient pris le chemin de leur maison,
et quand nous leur expliquions que leur désertion permettrait aux
Turcs d'avancer vers le Caucase et faire connaître aux Arménien du
Caucase le même sort qu'aux Arméniens de Turquie, ils nous répondaient:
- Nous avons fait pleinement notre devoir, laissez les fils des aghas
et de bourgeois se battre un peu à leur tour. Devons-nous être les
seuls à défendre la patrie. Et ils déversaient, non sans raison, des
flots d'injures sur la patrie et les hommes planqués à l'arrière.
Nous avions à défendre la ligne caucasienne depuis Van jusqu'à Tortoum,
dont la défense était assurée, ces dernières années, par la grande
armée russe.
Le peuple arménien était coincé entre les deux ailes du pantouranisme.
La presse arménienne était unanime à défendre l'idée de la nécessité
de tenir le front ; mais les armées russes reculaient rapidement,
démoralisant tout sur leur passage, et abandonnant dans la poussière
et la boue les richesses de l'immense empire.
Du jour au lendemain les nations de la Transcaucasie étaient forcées
à envisager leur destin, sans avoir aucune tradition ni expérience
de diriger et d'administrer un Etat.
Les Géorgiens barraient aux soldats russes l'accès de Tiflis; les
Tatars pillaient les soldats russes qui se dirigeaient vers Bakou;
il n'y avait que l'Arménie qu'ils pouvaient traverser sans encombres.
Les dépêches pleuvaient du front à l'adresse du Conseil des Arméniens
occidentaux: "L'armée russe a déserté le front, abandonnant vivres
et munitions. Il ne reste plus qu'une dizaine de personnes. Envoyez-nous
des soldats, il y a tout sur place, ici."
Tous les télégrammes provenant depuis Van jusqu'à Trébizonde avaient
à peu près ce même sens.
Le Conseil des Arméniens occidentaux convoqua une conférence pour
organiser la défense des régions occupées. Après l'armistice sur le
front caucasien, le Conseil des Arméniens occidentaux convoqua toutes
ses filiales et tous les Arméniens de Turquie à participer à la première
conférence, pour organiser la défense des trois provinces occupées
de l'Arménie.
Les délégués venaient de toutes les régions. Ils arrivèrent à temps.
La conférence fut unanime dans sa décision de défendre l'Arménie à
tout prix, de verser la dernière goutte de sang, d'agir solidairement
avec tous les partis et les secteurs. La conférence, cette forme renforcée
de Conseil des Arméniens occidentaux, décida de former une unité composée
d'Arméniens occidentaux pour assurer la défense de l'Arménie, et qui
fut appelée Unité de défense du territoire arménien.
Lorsqu'il fut question de choisir le commandant de cette unité, le
héros populaire arménien, Andranik fut élu à l'unanimité.
Comme il avait été décidé d'agir de concert avec le Conseil national
des Arméniens de Russie, notre conférence décida de faire entériner
cette élection par le Conseil national.
Entretemps une délégation composée de Rouben Ter-Minassian, Vahan
Papazian et de Sépouh vint trouver Andranik pour lui proposer d'assumer
le commandement d'une unité.
- Qui représentez-vous? leur demanda Andranik.
- Nous représentons le bureau des dachnaks, répondirent-ils.
Andranik refusa, en disant:
- Je n'ai rien a voir avec les partis. Je ne leur reconnais pas le
droit de me désigner à un poste. Le conférence des Arméniens occidentaux
m'a déjà confié le commandement de l'Unité de défense du territoire
arménien.
Les délégués dachnaks s'en allèrent offensés Parmi ces représentants
du parti des dachnaks l'attitude de M. Vahan Papazian était la plus
extraordinaire, puisqu'il présidait la conférence des Arméniens occidentaux
et en même temps avait été élu représentant du parti avec la mission
de proposer le poste de commandement à Andranik.
L'élection d'Andranik donna lieu à de longues et vives discussions
au Conseil national des Arméniens de Russie. C'étaient surtout les
représentants de la génération aînée qui s'opposaient à la nomination
d'Andranik au poste de commandant, prétextant sa condition civile
et afin de ne pas exciter les Turcs.
Les discussions s'éternisaient tellement qu'un beau matin Andranik,
désespéré de faire comprendre que chaque instant de retard était fatal,
prit son fusil et alla trouver le commandant en chef russe, pour lui
dire qu'il voulait monter au front comme simple soldat.
- Tout retard équivaut à une trahison, expliquait Andranik.
Ce geste fit une impression profonde sur les membres du Conseil national
et sur tout le peuple, et après avoir discuté toute la nuit, le Conseil
national donna son accord pour la nomination d'Andranik au poste de
commandant.
Ainsi Andranik prenait le commandement de l'Unité de défense du territoire
arménien, financée par le commissariat de l'Arménie.
La conférence des Arméniens de Turquie élut parmi ses participants
un conseil appelé à organiser l'Unité de défense du territoire de
l'Arménie et à mener la politique étrangère.
Le congrès des Arméniens de Russie, à Erévan, n'avait pas reconnu
au Conseil des Arméniens occidentaux le droit d'administrer les affaires
politiques, mais la conférence se considéra assez représentative pour
investir le conseil, compte tenu des impératifs du moment, du droit
de s'ingérer dans les affaires diplomatiques.
Ce conseil reçut le nom de Conseil de sécurité de l'Arménie. A Chamkhor,
l'armée russe se trouva dans une situation totalement imprévue. Des
années durant la Russie avait montré une grande sollicitude aux Tatars
de Transcaucasie et elle ne s'attendait pas que les soldats tatars
de l'armée régulière, bien entraînés et équipés, creusent des tranchées
selon les principes de la dernière guerre, à Chamkhor, et ouvrent
le feu sur le convoi de transport de troupes russes faisant des milliers
de morts.
Les troupes qui rentraient chez elles, y furent massacrées par les
Turcs, pillées, désarmées et dirigées sur Bakou.
En certains endroits, les Tatars ne se gênaient pas de montrer une
hostilité ouverte à l'égard des Arméniens.
La patrie des Arméniens du Caucase était sous le coup d'une menace
imminente. Des combats de rues étaient attendus. La population arménienne
de Gandzak est déjà en état de siège.On est sans nouvelles du Gharabagh.
La route menant d'Erévan à Van n'est pas sûre. Le village de Sadakhlou,
sur la route Tiflis-Erévan est entourée de Tatars armés et constitue
le premier front de nos soldats.
Chahoumian, commissaire arménien de la Russie soviétique pour le Caucase,
s'était rendu à Bakou. Il nous avait promis que la Russie soviétique
ferait son possible pour l'indépendance de l'Arménie turque. Mais
ce n'étaient que des promesses platoniques. Rien ne fut entrepris
pour maintenir ne fût-ce qu'une partie insignifiante de l'armée russe
sur le front caucasien, pour servir de noyau à une armée entraînée
et disciplinée.
Les Géorgiens avaient promis de défendre la ligne Trébizonde-Batoum-Tortoum,
mais ne firent aucun préparatif en ce sens. Les soldats arméniens
de Turquie affluaient de tous côtés et pénétraient à Van, à Bitlis,
à Erzeroum. A peine quelques soldats géorgiens avaient été vus dans
la région de Batoum.
Les milieux dirigeants arméniens s'adressent aux Géorgiens. Ce n'est
que beaucoup plus tard que ceux-ci apprirent au Conseil national arménien,
qu'ils n'avaient pas les moyens de lever une armée, et qu'ils avaient
commencé des pourparlers avec l'Allemagne. Ils conseillaient de suivre
leur exemple.
Guédetchkori, le ministre des Affaires étrangères de l'actuelle Géorgie,
et une des figures les plus notoires des sociaux démocrates géorgiens,
ajoutait : La situation de la Transcaucasie ne peut être sauvée que
par voie diplomatique.
Le peuple arménien ne pouvait trahir la cause des Alliés. Nos dirigeants
refusèrent résolument la proposition de mener des pourparlers avec
l'Allemagne.
Sous le couvert de la bienfaisance turque, les Tatars avaient envahi
les régions occupées de l'Arménie, et grâce à l'aide matérielle provenant
de Bakou, y créaient une organisation solide. Du jour au lendemain
le peuple arménien dut faire face à la nécessité de se battre sur
plusieurs fronts. Le Conseil national publiait des appels émouvants
en vue de compléter les rangs éclaircis du corps des Arméniens de
Russie. La réponse était d'une lenteur désespérante.
Le Conseil de sécurité de l'Arménie lance des appels pour se joindre
à Andranik. Les soldats arméniens de Turquie répondaient bien à ces
appels, mais c'était bien insuffisant pour défendre ce front étiré.
Les officiers manquaient, il n'y avait que des soldats verts, trop
jeunes. Et pas le temps de les entraîner.
DES MAÎTRES, DES MAÎTRES, DES MAÎTRES...
Le petit peuple arménien avait plusieurs maîtres, tous autonomes et
investis de pleins pouvoirs. Il y avait le Conseil national des Arméniens
de Russie, avec ses filiales autonomes, le commandement du corps des
Arméniens de Russie, le commandement de l'Unité de défense du territoire
arménien, le commissariat d'Arménie.
Auprès de ces organes directeurs, l'Union militaire arménienne qui
joua un rôle des plus funestes dans l'organisation de la défense des
frontières de l'Arménie. Cette Union était constituée d'officiers
arméniens de Russie, qui servaient dans l'armée russe avant la désorganisation
du front. Elle avait son organe spécial à Alexandropol.
Au début, la presse arménienne soutenait cette Union et son organe
spécial, afin d'en faire une organisation plus homogène et plus efficace.
L'Union militaire avait ses filiales dans toutes les localités libérées
par l'Arménie. Ces filiales étaient formées de quelques officiers,
qui s'emparaient des munitions et des provisions et commençaient à
lancer des ordres à gauche et à droite, sans tenir compte qu'ils représentaient
plutôt un cercle de conseillers que de dirigeants.
Les ordres du commandement de l'Unité de défense du territoire arménien,
et du commandement du corps des Arméniens de Russie, provenant de
Tiflis, n'étaient pas exécutés par ces cercles.
Ainsi fut créé un Etat dans l'Etat.
Les dépêches parvenaient de toutes parts:
- L'Union militaire nous empêche d'exécuter vos ordres.
- L'Union militaire ne nous fournit pas de munitions.
- Ordonnez à l'Union militaire loca le de ne pas gêner nos activités.
Rien ne servit à refréner l'arbitraire de cette organisation. En dehors
de toutes ces organisations, il y avait les partis avec leurs ramifications
qui représentaient autant d'autorités. En certains endroits c'était
le comité d'un parti qui était maître de la situation, en d'autres
c'était le Conseil national, l'Union ou le commandement.
Et ce n'était pas tout.
Comme j'ai mentionné plus haut, il y avait le groupe principal des
officiers russes sous le commandement du général Lébédinski, dont
les ordres étaient exécutés sans discuter, et au-dessus de tout, le
général Otitchélidzé, à Erzeroum, dont j'aurai encore l'occasion de
parler en décrivant la chute de Karine.
Et n' oublions pas encore l'organe suprême de la Transcaucasie, le
commissariat formé des représentants des trois nations et sa diète,
enfants des trois nations et de divers partis. Toutes ces organisations
devaient obéir à un seul organisme, chacune accomplissant son devoir.
Mais il n'en fut pas ainsi.
Toutes ces organisations restèrent isolées, incompatibles. Le problème
de la sécurité physique de l'Arménie était toujours dans un état déplorable.
Mais je n'ai pas encore terminé l'énumération des autorités: je n'ai
rien dit de la presse!
Chaque organe de presse affichait une opinion différente. A l'initiative
du Conseil de sécurité de l'Arménie, il fut décidé de créer une assemblée
des représentants de presse, mais à peine deux ou trois journaux y
répondirent.
La presse informait du nombre de soldats et de leur destination. Le
commandement militaire faisait de vains efforts pour empêcher la publication
de ces secrets militaires, les rédacteurs ne voulaient rien entendre.
L'Arménie relevait du Conseil de sécurité de l'Arménie et de
l'Unité de la défense du territoire; l'Horizon était rattaché
au bureau du Parti des dachnaks; Mechak était totalement anarchiste.
Dans un de ses éditoriaux, ce dernier écrivait: "Nous autres Arméniens
de Russie, défendons le front caucasien; que les Arméniens de Turquie
défendent donc les frontières de l'Arménie turque."
H. Arakélian était loin de penser qu'une fois l'Arménie turque soumise,
les Turcs soumettraient le Caucase.
N'oublions pas encore Stépan Chaoumian, le commissaire extraordinaire
de la Russie soviétique pour le Caucase, qui se trouvait à Bakou,
et d'où nous désespérions de recevoir des renforts pour défendre nos
frontières.
Et pourtant nous comptions beaucoup sur Bakou. Voilà la situation
morale et administrative de la Transcaucasie à la veille de notre
grande bataille.
L'enthousiasme était grand, mais comme toujours c'était un enthousiasme
arménien. Tout le peuple arménien avait son regard tourné vers Karine
où le 3 mai devait se tenir le congrès qui devait proclamer l'indépendance
de l'Arménie.
Pour vous donner une idée de la situation militaire du front arménien
du Caucase avant la chute de Karine, je rappellerai, ici, le mémoire
du général Andranik remis aux représentants des Alliés, au début de
1918. Heureusement je tiens l'original arménien de ce mémoire auquel
je me réfère. Je laisse de côté les détails sans importance ou
qui ne peuvent être publiés.
Ce mémoire fut traduit en anglais et en français et fut soumis aux
ambassadeurs américains, anglais et français, ainsi qu'aux missions
militaires. Voici les éléments principaux de ce mémoire:
"Votre soutien moral et votre assistance matérielle sont indispensables
pour le succès total et la réalisation de notre oeuvre sacrée.
"Nous avons besoin de militaires (d'officiers) pour une rapide organisation
de cette oeuvre, afin de sauver le pays et d'empêcher la terrible
panique que causeraient les lenteurs.
"Si nous traînons, l'ennemi pourra nous devancer, et alors tout le
Caucase baignera dans le sang.
"Notre peuple est mal organisé et manque d'expérience, vous devez
nous aider, surtout au début.
"Sans entrer dans les détails, je trouve qu'il est essentiel de vous
donner quelques renseignements importants sur l'état actuel de notre
organisation.
"On m'a confié de former trois brigades: de fantassins, de cavaliers
et d'artilleurs, équipées de mitrailleuses et de moyens de liaison.
Pour mettre sur pied ces effectifs, le commandement de l'Unité de
défense du territoire arménien a besoin de 350 officiers de tous grades.
A ce jour nous disposons d'une cinquantaine d'officiers jeunes et
inexpérimentés, frais émoulus de l'école militaire.
"Pour bien assurer notre action, nous avons besoin d'une centaine
d'officiers expérimentés.
"On m'a envoyé un officier qui dès le premier jour a demandé sa solde,
avant même d'avoir entrepris quoi ce soit. Et nos moyens financiers
sont bien connus.
"Actuellement nous disposons de trois cents soldats fin prêts sur
la ligne Manazkert-Alachkert-Poulanech. Van promet de mettre sur pied
six mille soldats. Nous avons mille soldats à Khenous, deux régiments
de mille sur la ligne Erzeroum-Karine. Dans vingt jours nous aurons
quinze mille hommes sous les armes.
"La discipline est essentielle pour organiser et poursuivre notre
oeuvre, mais elle est inexistante.
"Bien que le commandement de l'Unité de défense du territoire arménien
me soit confié, diverses personnes civiles ou militaires essaient
d'intervenir.
"Cela est contraire à la discipline.
"Je vous donne tous ces renseignements parce que Vous êtes nos alliés
puissants, et ne veux rien vous cacher.
"Aujourd'hui nous avons reçu des nouvelles de nos troupes d'Erzinçan
et de Khenous, nous apprenant qu'elles se repliaient sur Bitlis, ayant
abandonné le pont d'Akhlat. Nous manquons de personnel technique,
les employés des chemins de fer désertent leurs postes. Dans quelques
jour nos chemins de fer cesseront de fonctionner. Trébizonde se vide
de ses habitants qui abandonnent d'énormes richesses. Les Géorgiens
ne font rien pour défendre cette ligne que l'ennemi pourrait facilement
couper.
"Ceux qui désertent le front, détruisent tout sur leur chemin. La
division de Kilkit et du Turkistan a abandonné le front.
"Telle est la situation actuelle.
"Il ne reste plus que huit cents hommes a u 5e régiment arménien de
Tan, qui ne veulent plus rester.
"Les régiments du corps arménien ne sont en fait que des bataillons
composés de mille hommes.
"Nous ne disposons pas de wagons pour le transport.
"Nous n'avons aucun moyen de transport pour traverser les défilés
enneigés arméniens.
"Dieu veuille que mes prévisions ne se réalisent pas. Je dis que chaque
sommet du Caucase explosera comme un volcan. Tous les Turcs sont armés
depuis Vladikavkaz jusqu'à Bakou et Gandzak, de Gandzak jusqu'à Nakhitchévan,
excepté les Shahsévans de l'Iran du Nord.
"Après tout cela, la gouvernement révolutionnaire (!) du Caucase organise
des régiments de Turcs, et les arme afin d'attiser le conflit entre
les trois nations du Caucase, pour qu'elles s'entretuent plus complètement.
"Les Tatars ont déjà commencé à attaquer les stations. Et encore nous
sommes en hiver. Bientôt, après la fonte des neiges, les assauts seront
encore plus enragés.
"Nous avons déjà renoncé à notre vie, nous sommes prêts à verser notre
sang, mais quel sera l'avenir de ce pays malheureux?
C'est à vous, alliés puissants, de nous aider, pour prévenir la situation
terrible qui peut survenir.
"J'ai été surpris d'apprendre que le gouvernement caucasien aide les
Turcs qui ont déjà brandi le drapeau de l'insurrection. J'ai appris
aussi avec un serrement de coeur que vous fournissez aux Turcs une
aide matérielle.
"Si pendant la guerre de Crimée les Anglais n'avaient aidé les Turcs,
à présent ils n'auraient pas levé la tête contre les Alliés.
"Voilà ce que j'ai à vous dire. Le cas échéant je pourrais compléter
oralement.
"Permettez-moi d'ajouter que le danger qui approche est très sérieux,
non seulement pour le peuple arménien, mais pour la cause des Alliés.
" Voilà le mémoire du général Andranik, éloquent par sa sincérité
et sa concision.
Il faut penser que le général Andranik peignait notre situation dans
des tons moins mornes que la réalité, par scrupule face aux représentants
des Alliés.
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