Alors que l'Europe donne des signes d'inquiétude dans
tous les domaines, son refus d'accepter d'ouvrir des négociations
avec la Turquie aux fins d'aboutir à terme à une intégration de celle-ci
révèle l'ampleur des craintes et le manque de clarté intellectuelle
qui règnent actuellement sur notre continent. N'exagérons pas la facilité
de l'exercice: au rythme actuel d'accroissement démographique, la
Turquie dépassera l'ensemble des pays de langue allemande peu après
2010 et deviendra ainsi le premier groupe de population de l'Europe.
Mieux, si la Turquie occidentale ressemble en tout point à une Grèce
un peu plus nombreuse (une vingtaine de millions d'habitants) et sans
doute à présent un peu plus développée grâce à l'aimant puissant d'Istanbul,
il reste évidemment un sud encore un peu anarchique où la question
kurde a trouvé un début de solution mais, certes, pas un règlement.
Un sud où, surtout, le niveau de vie demeure extrêmement bas, ce qui
a entre autres pour conséquence d'altérer la lecture des statistiques
du pays en masquant l'avancée économique et culturelle de ses grandes
villes.
Pire encore, la Turquie connaît des problèmes géopolitiques
délicats quasiment sur toutes ses frontières, Bulgarie exceptée.
Avec la Grèce, on le constate en ce moment même à Chypre, le climat
de détente intervenu entre les Etats est loin d'avoir encore réconcilié
les peuples. Avec la Syrie, c'est seul le délabrement de l'Etat
baasiste qui le conduit, la tête basse, à faire amende honorable
et à mettre pour l'instant de côté le vieux problème de la province
d'Alexandrette (Iskendrum). Avec le Caucase, demeurent à la fois
le problème arménien – qui pourrait se régler avec un peu de générosité
de part et d'autre – et, surtout, celui de la faiblesse de l'Azerbaïdjan
indépendant, lequel constitue une sorte de RDA turque, mais où le
pétrole jaillirait comme dans le golfe Persique...
Les minorités turques de l'Iran demandent un peu plus de reconnaissance
de leur identité culturelle, tout comme celles, toujours foulées
aux pieds, de l'Irak, par un régime chiite en voie de constitution
et une minorité kurde en quête de semi-étatisation. Pour l'Union
européenne, hériter d'une telle accumulation de crises possibles
en donnant à la Turquie un avantage décisif sur ses voisins, n'est-ce
pas aller un peu vite en besogne, un peu loin de nos bases? Alors
ces arguments auraient une certaine valeur si l'Europe n'avait pas
déjà accompli un choix essentiel: celui de rendre l'Union européenne,
à terme, coextensive avec le continent européen tout entier. Nous
devenons déjà une association de vingt-cinq membres. La Suisse,
la Norvège et l'Islande, qui coopèrent déjà largement au fonctionnement
de l'Union (Schengen pour les deux dernières, 90% de la réglementation
communautaire pour la première), finiront bien par rejoindre le
peloton lorsque leur richesse actuelle se sera quelque peu émoussée
et que l'euro aura fait la preuve de sa relative stabilité. Il sera
difficile après l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie de refuser
indéfiniment celle des Etats issus du démantèlement de l'ex-Yougoslavie.
L'Albanie présente tous les traits de la Turquie, sans ses avantages
culturels et économiques.
Mentionnons pour mémoire la Moldavie et, qui sait, la Géorgie et
l'Arménie. Nous serions alors parvenus à une communauté de trente-trois
ou même trente-cinq membres. Une fois réglés tous les problèmes
de traduction, de durée invraisemblable des réunions ministérielles,
de doublonnage des commissariats européens – et c'est là une hypothèse
optimiste –, il restera que cette ONU continentale ne constituera
plus jamais l'embryon d'un «super-Etat» doté d'une véritable dynamique
politique, diplomatique, stratégique et même culturelle. Dans ces
conditions, le principal argument hostile à l'adhésion turque n'a
plus grand sens: s'il existait un noyau dur européen, la Turquie
poserait un réel problème en cherchant à y adhérer. Comme il n'est
pas question d'adhésion à ce noyau dur, mais à un club très ouvert
de trente-cinq membres dont beaucoup déjà ont un niveau de vie sensiblement
inférieur ou égal à celui de la Turquie et très inférieur à celui
de sa façade européenne, les réserves devraient tomber tout naturellement.
Dans l'Europe actuelle, en effet, la politique agricole commune
disparaîtra en raison du nombre trop considérable de paysans qui
demeurent en Pologne, dans les Pays baltes, pour ne pas parler des
Balkans où la productivité agricole est bien plus faible qu'en Turquie.
Les aides régionales seront de toute façon étalées et revues à la
baisse pour toute l'Europe de l'Est, et il y aurait bien du sens
à en faire bénéficier une Turquie dont la stabilité des frontières
orientales est l'une des clefs fondamentales de la stabilité du
Moyen-Orient tout entier.
Personne ne prétend que l'adhésion de la Turquie vers 2020 environ
sera une partie de plaisir, mais tout cela est jouable d'autant
plus que, comme nos opinions européennes l'ignorent largement, les
accords de libre-échange qui nous lient à Ankara ont déjà fait entrer
la Turquie dans l'espace économique européen pour le plus grand
bénéfice de nos entreprises.
Quel est donc le problème véritable, le seul, qui nous pose un dilemme
difficile à résoudre? C'est celui de l'excédent et de la mobilité
de la population turque. Le pays connaît en effet un exode rural
considérable, accéléré ces dernières années par l'insécurité des
régions orientales. Pour l'instant, il s'agit surtout d'une immigration
intérieure qui fait d'Istanbul une métropole active et encore bien
gérée de douze millions d'habitants, d'Ankara un centre urbain de
près de quatre millions et de petites cités industrielles comme
Brousse, Samsun ou Adana, des communautés millionnaires. Mais tous
les historiens des migrations ont établi que, lorsque l'exode rural
se produit, la mobilité se poursuit tout naturellement au-delà des
frontières. On voit le phénomène à l'œil nu au Mexique, il existait
voici un siècle entre l'Europe centrale ou l'Italie du Sud et les
Américains. Or, le déplacement de cinq à dix millions de citoyens
turcs vers l'Europe occidentale ne serait pas une affaire indolore.
A cette objection, on peut faire les trois réponses suivantes:
1) La croissance actuelle de la Turquie (près de 8% l'année dernière,
soit presque autant que la Chine) est en train de créer, sur le
modèle de l'Italie des années 50, une grande quantité d'emplois
sur place que manifestement les Turcs préfèrent en grand nombre.
2) Il existe d'ores et déjà un modèle de retour de certains ouvriers
et cadres turcs vers la mère patrie, tel que l'Espagne et à présent
le Portugal l'ont connu ces dernières années. Qui n'a réussi à demander
son chemin en allemand en plein cœur de l'Anatolie, qui n'a été
surpris de l'excellent français parlé par tel restaurateur d'Istanbul?
Des aides européennes conséquentes pourraient fixer davantage de
populations sur place et inciter des travailleurs migrants à un
retour positif en Turquie, une fois leur épargne constituée par
leur travail en Europe de l'Ouest.
3) En tout état de cause, et en attendant les effets de ce cycle
économique vertueux, l'Europe est parfaitement fondée à exiger d'une
Turquie, qui y est prête, des délais assez longs de transition.
Cela n'a-t-il pas été fait en son temps pour le Portugal et la Grèce?
La liberté de déplacement des hommes à l'échelle du continent européen
est d'ailleurs le problème le plus délicat à gérer aujourd'hui et
tolérera, à l'évidence, entorses juridiques et transitions administrées
sans faiblesse. Ajoutons que, faute d'une ouverture raisonnable
à cette immigration, cette dernière se poursuivra sous des formes
non légales et donc bien pires sous l'angle de l'intégration. En
dehors de ce problème véritable de mobilité démographique, il n'y
a que des avantages à intégrer la Turquie à l'Europe. L'avantage
économique est parfaitement évident. Ce marché, bientôt d'une centaine
de millions de consommateurs, qui entre en ce moment même dans une
période de solvabilité euphorique, représente un eldorado pour l'industrie
et les services européens, qui ne manqueront pas de bénéficier d'un
traitement de faveur sur leurs concurrents américains, japonais
et russes qui sont tout proches.
Les avantages politiques sont plus importants encore: depuis 1920,
quelques efforts qui aient été faits pour en dissimuler l'impact,
notamment dans le monde arabe, c'est la révolution kémaliste, modernisatrice
et laïque, qui donne le ton au monde musulman dans sa totalité.
Istanbul demeure le phare de l'islam, cette ville fabuleuse où se
frottent à nouveau les cultures de l'Ouest, du monde slave et byzantin
et du monde turco-iranien: on y côtoie le petit commerçant ukrainien,
la famille moderne iranienne dont l'épouse et les filles veulent
se débarrasser quelques jours du voile que les sottes militantes
de l'islam turc cherchent volontairement à s'affubler, les touristes
israéliens échappés quelques jours à leur enfermement, les industriels
américains et japonais qui repartent vers le Caucase et l'Asie centrale
en ayant pris une bouffée de civilisation. Mettre cette modernité
turque dans le camp de l'Europe, c'est résoudre à moitié le problème
que pose aujourd'hui à notre continent la contiguïté géographique
avec le cœur du monde islamique. Loin d'opposer la Turquie à des
régions comme le Maghreb ou l'Iran, cette entrée dans une Europe
plus souple sera, de manière immédiate, une incitation à la modernisation
accélérée de ces sociétés. Qui ne comprend que les militaires du
Maghreb, et tout particulièrement ceux d'Algérie, considèrent avec
le plus grand intérêt la phase de compromis historique que nous
traversons en Turquie en ce moment même?
Entre des islamistes peu à peu apprivoisés à la démocratie parlementaire,
et des militaires que l'on s'acharne stupidement à décrier dans
les instances européennes, alors qu'ils constituent, à n'en pas
douter, le môle d'occidentalisation de la Turquie et de maintien
d'une certaine modernité et d'une certaine dignité de l'Etat, il
s'établit peu à peu un dialogue qui va conduire au véritable respect
mutuel des deux Turquie qui se font face, à la vérité, depuis la
fin du XIXe siècle. Qui ne comprend enfin qu'après une phase de
tension extrême, l'année dernière, les Kurdes d'Irak, longtemps
protégés contre Saddam par la présence implicite et explicite de
l'armée turque, depuis fort longtemps aussi très opposés aux tueurs
du PKK, sont en train, eux aussi, de trouver un compromis dynamique
avec Ankara où la minorité turkmène se trouve être majoritaire aux
alentours du centre pétrolier de Kirkouk ainsi que dans la métropole
septentrionale de Mossoul?
Cette reconstitution progressive de l'alliance des Turcs et des
Kurdes à travers des réalités étatiques diverses sera, là aussi,
un axe de stabilité du Moyen-Orient. Mais, bien sûr, il y a l'islam.
Une Europe paresseuse et ignorante ne veut pas savoir que la majorité
absolue des Turcs rejette intensément l'intégrisme salafiste dont
les ravages sont certains en Egypte et au Maghreb ainsi que dans
nos banlieues, où l'islam de Tarik Ramadan et de ses alliés antimondialistes
est déjà là encouragé par la décomposition morale de l'extrême gauche.
Les chiites turcs, Alévis et Beqtashis, repoussent tout intégrisme
depuis des siècles. Disciple le plus doué de Bartok, le grand compositeur
Saygun a écrit un opéra à la gloire de leur plus grand sage, Yunus
Emre, dont les idées étaient, à la fin du Moyen Âge, si proches
de celles de Spinoza...
Même les confréries soufies sunnites, qui sont très présentes dans
le parti au pouvoir, connaissent, sous l'influence de ce chiisme
et de ce paganisme latents – introduits par les janissaires pour
s'autoriser la danse mystique –, la musique partout présente, l'égalité
des femmes, incomparable avec le reste de l'Orient, et même une
certaine libre pensée encouragée par l'Ecole juridique hanafite,
la plus libérale de toutes. Aussi je n'hésite pas à écrire que l'islam
turc est pour notre Europe en voie de constitution bien davantage
un atout qu'un inconvénient. Pour quelques énergumènes violents
que la Turquie rejette de toute son âme, combien de sages soufis
et de leaders religieux auront rejoint la franc-maçonnerie depuis
le début du siècle ou milités pour la laïcité kémaliste qui, à terme,
s'est avérée la chance véritable du développement d'un islam émancipé
et féministe?
Ce sont là les raisons impératives que nous aurions de considérer
avec moins de crainte et plus d'espoir la candidature d'une Turquie
qui, depuis fort longtemps pour la France, est notre amie, notre
alliée. Que l'on me permette, pour conclure, deux témoignages personnels
– l'un qui concerne le passé, l'autre l'avenir. En 1933, lorsque
Hitler eut abattu son gigantesque poing sur l'université allemande
naufragée, ce ne fut pas la France ni l'Angleterre, ni même la petite
Hollande qui recueillirent ces milliers d'intellectuels jetés sur
les routes du monde, juifs comme non-juifs, mais la Turquie de Kémal,
fidèle en cela à la politique de Soliman le Magnifique et de Sélim
Ier avec les persécutés de l'Inquisition espagnole.
Un témoignage du présent enfin, à Bilkent, aux portes d'Ankara,
sur une steppe autrefois désolée, s'élève aujourd'hui la meilleure
université du Moyen-Orient dont les résultats sont supérieurs et
comparables à ceux des plus grandes universités américaines, puisque
l'essentiel des cours s'y fait en anglais (mais il existe déjà une
petite section de français). Les cours y sont donnés par des professeurs
turcs – mais aussi anglais et américains venus parfois d'Harvard
et d'Oxford –, par une pléiade de mathématiciens et de physiciens
russes en quête de paix et de prospérité, le fondateur de génie
de cette œuvre totalement humaine est le Pr. Ihsan Dogramaci qui
résume en lui toute la Turquie en marche: ami intime de Robert Debré
auquel il succédera à la tête de l'Union pédiatrique internationale,
petit-fils de l'un des généraux les plus glorieux de l'armée ottomane,
et chef religieux discret et laïque de la communauté turkmène d'Irak
qui cherche encore sa bénédiction. Des statues de lui ont été élevées
à Bakou par un Azerbaïdjan reconnaissant pour avoir redressé en
quelques années son système de santé. Cet homme et quelques autres,
dont Kemal Dervis qui pourrait à tout moment diriger avec compétence
la Banque centrale européenne, représentent par leur vie et leurs
œuvres le véritable espoir de l'Orient, l'un des atouts maîtres
de l'Europe à venir.
Précisément, cet avenir réside dans la reconstitution rapide et
non agressive d'un noyau dur des membres fondateurs de l'Europe.
Pourquoi ne pas utiliser cette candidature turque nécessaire pour
provoquer l'étincelle en ce domaine et créer ainsi la contrepartie
évidente à un élargissement aujourd'hui mal maîtrisé? Ce n'est pas
parce que nous avons manqué de vision ces dernières années qu'il
faut nous en prendre aux habituelles têtes de Turc.